La commune rurale de Lebekere, située dans la préfecture de Mali en Moyenne Guinée, se trouve au cœur d’une zone d’importance écologique majeure, avec 8.312 habitants. Elle est traversée par un corridor de biodiversité essentiel à la préservation de la faune et de la flore locales. Toutefois, cette connectivité écologique est aujourd’hui fragilisée par diverses pressions anthropiques, notamment les pratiques agricoles, l’exploitation des ressources naturelles, ainsi que la mise en œuvre de grands projets d’infrastructures. Parmi ceux-ci figure le bitumage de la route devant relier Mali à Kédougou, au Sénégal, susceptible d’entraîner à court terme une urbanisation accrue de la zone.

Dans ce contexte, le projet Corridors de Biodiversité en Guinée est mis en œuvre afin de renforcer la conservation de la biodiversité dans les territoires à forte valeur écologique. Il prévoit la réalisation d’actions pilotes dans plusieurs communes, dont Lebekere. Pour orienter efficacement ces interventions, la conduite d’un diagnostic socio-économique s’avère indispensable. Celui-ci permettra d’évaluer les conditions de vie des populations, les dynamiques économiques locales, les pratiques d’utilisation des ressources naturelles, ainsi que les besoins prioritaires des communautés.

À travers le diagnostic mené par Guinée 44 entre le 22 mai et le 6 juin 2025, le projet vise à démontrer que la préservation de la biodiversité peut constituer une opportunité économique durable pour les populations locales. Dans cette perspective, Alpha Oumar Barry, coordinateur des activités de terrain du projet de corridors de biodiversité en Guinée, et Marion Cassinot ont joué un rôle central en facilitant l’appropriation du projet par les communautés locales et en assurant le bon déroulement des opérations sur le terrain.

Les besoins  économiques et sociaux identifiés dans un village type du corridor : 

Le rapport met en lumière une réalité rurale profondément marquée par une forte dépendance à l’agriculture. Dans les villages du corridor, l’économie locale repose avant tout sur une logique de subsistance : plus de trois personnes sur quatre (78,2 %) déclarent que l’agriculture constitue leur activité principale. Elle représente ainsi la base du système économique villageois, assurant l’essentiel des besoins alimentaires et structurants des communautés.

À cette agriculture s’ajoute une seconde composante importante : l’élevage. Même si celui-ci est rarement considéré comme activité principale (7,2 %), il joue un rôle complémentaire majeur. En effet, plus de la moitié des ménages (57,6 %) pratiquent un petit élevage familial de volailles, caprins ou ovins intégré aux activités agricoles. Ce modèle mixte, combinant cultures vivrières et élevage domestique, constitue la forme dominante d’organisation économique.

Cependant, cette économie demeure très faiblement monétarisée. Les revenus numéraires sont limités, ce qui rend les ménages particulièrement vulnérables face à l’augmentation des besoins en argent, notamment pour la santé, la scolarité ou l’amélioration de l’habitat. Dans ce contexte, de nombreux foyers compensent leurs difficultés grâce aux transferts financiers issus de la diaspora, conséquence directe de l’exode rural.

 

L’arachide apparaît comme la principale source de revenu pour l’ensemble des ménages, constituant le socle économique des exploitations. Elle génère les montants les plus élevés, atteignant jusqu’à 1250 € pour certains ménages, et reste dominante même dans les situations de faible revenu.

À l’inverse, le riz contribue de manière plus modeste et relativement homogène aux revenus, avec des montants compris entre 100 € et 250 €. Son rôle semble davantage lié à la diversification et à la sécurité alimentaire qu’à une forte rentabilité économique.

Les différences de niveau de revenu total entre les ménages s’expliquent principalement par la contribution des autres cultures. Les ménages les plus aisés, notamment les ménages 2 et 5, tirent une part importante de leurs revenus de cette catégorie, ce qui traduit une stratégie de diversification plus poussée. Cette diversification apparaît comme un facteur déterminant d’amélioration des revenus.

Par ailleurs, l’analyse révèle des inégalités importantes entre les ménages, avec des revenus variant de 750 € à 1950 €. Le ménage 4 se distingue par une situation de vulnérabilité, caractérisée par un faible niveau de revenu et une diversification limitée.

Ainsi, si l’arachide demeure la culture centrale dans les systèmes de production, la diversification vers d’autres cultures constitue un levier essentiel pour accroître les revenus et renforcer la résilience économique des ménages agricoles.

Cette fragilité économique se traduit également par une insécurité alimentaire chronique. Près de 63 % des ménages déclarent traverser des périodes de pénurie, particulièrement lors de la soudure, souvent décrite comme très difficile. La sécurité alimentaire reste donc un enjeu majeur pour ces populations.

Lien avec la nature  – services écosystémique et culture

Parallèlement, la biodiversité et les ressources naturelles occupent une place centrale dans la vie socio-économique du corridor. Plus de 75,8 % des ménages tirent des revenus directs des biens et services écosystémiques. Les principales ressources exploitées sont les fruits forestiers (53,5 %). Au-delà de leur valeur économique, ces ressources représentent aussi un héritage culturel et un facteur de bien-être : plus de la moitié des habitants perçoivent la biodiversité comme une richesse à préserver et à transmettre.

Enquête individuel dans le district de Kéréwané avec un membre d’un groupement agricol dans la commune rurale de Lebekere.

Toutefois, cette dépendance accrue aux écosystèmes s’accompagne de fortes pressions sociales et environnementales. La croissance démographique, l’expansion agricole, la coupe excessive de bois, les feux de brousse et le braconnage constituent des menaces majeures. Les feux sont cités comme le danger principal (88,2 %), suivis par la coupe excessive de bois (77,7 %) et l’agriculture sur brûlis (50,1 %).

Un modèle économique sur le corridor

À partir de ces constats, le rapport permet de reconstituer le modèle économique typique d’un village du corridor.

Enquête individuelle dans le district de Kéréwané avec un médecin de la communauté.

Ainsi, le village type du corridor peut être résumé comme un modèle agro-écosystémique vulnérable, reposant sur l’autosubsistance agricole, un élevage complémentaire, l’exploitation des ressources naturelles, de faibles revenus monétaires et une dépendance croissante aux besoins monétarisés.

Face à cette situation, le rapport souligne la nécessité de promouvoir des activités économiques compatibles avec la conservation de la biodiversité comme l’apiculture, les produits forestiers non ligneux ou l’écotourisme tout en privilégiant des investissements communautaires productifs et durables sur le long terme, plutôt que des compensations ponctuelles.

Pour plus d’informations et les données socio-économiques issues du DSEL (Diagnostic Socio-Économique Local), veuillez contacter : lursika.dalmeida@climate-chance.org.

Article rédigé par Lursika d’ALMEIDA, chargée d’appui biodiversité.